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Societas Civilis

La notion de « Société civile » connaît en France un regain d’intérêt dans le débat politique et le discours philosophique depuis une quarantaine d’années. La Société civile implique un mouvement actif au sein de la société, sous forme de groupes marqués par un lien conscient, une communauté de pensée, d’engagement et d’action, entre des gens qui s’associent et s’organisent sous diverses formes et peuvent se mobiliser. C’est ce qui permet de la distinguer de l’opinion publique.

La Société civile inclue tout ce qui relève de la sphère non publique.

La Société civile n’est pas le marché, ni l’entreprise en tant que telle, mais plutôt les organisations professionnelles, les organisations patronales ainsi que les organisations représentatives des milieux sociaux, des associations dans leur diversité, des organisations culturelles. Des alliances s’établissent entre elles autour de projets communs ; c’est ce qu’on nomme « la Société civile organisée », c’est-à-dire un ensemble d’entités organisées sur une base volontaire de personnes qui se rassemblent autour de valeurs partagées en vue d’atteindre un but commun.

La Société civile reflète un système de valeurs telles que l’autonomie, la participation, la responsabilité, la solidarité et le pluralisme .

 

Place et rôle de la Société civile

On assiste aujourd’hui à un phénomène social de repli qui n’épargne pas non plus le monde associatif. Cette évolution est accentuée du fait de l’absence de stratégies d’alliances entre associations et entreprises, associations et syndicats ou encore avec les médias et le monde de la recherche. Les représentations et clivages hérités du passé et les concurrences entre associations sur les territoires, qui ternissent parfois les relations inter-associatives, contribuent à renforcer cet isolement et engendrent des tensions au sein d’un monde associatif qui demeure clivé. Pourtant, de leur côté, les entreprises ont compris que les associations pouvaient être des partenaires, notamment pour diversifier leur recrutement, fidéliser un public ou encore communiquer.

Par ailleurs, la Société civile est aujourd’hui en mesure de proposer des réponses aux principaux défis de la société. Elle est source d’innovation sociale et contribue fortement à la transformation de la société. Son utilité sociale ne fait aucun doute : elle dispose des outils du vivre ensemble, a pris conscience de la nécessité de peser sur l’avenir de la société et de trouver de nouvelles formes d’action collective.

Cependant, on observe un manque de visibilité et de lisibilité des associations, au sein de la Société civile dans l’espace public. On assiste également à la naissance d’un citoyen actif, mais peu désireux de rejoindre des institutions.

 

Rôle des associations

Suivant les scénarios, le clivage entre associations dites gestionnaires et associations citoyennes est plus ou moins marqué.

Il y a un risque important pour la plupart des associations d’oublier dans ce cas quelque peu le projet associatif lorsque des opportunités de financements se présentent pour participer à des programmes qui n’ont qu’un lointain rapport avec l’objet de l’association. Il y a alors un risque de perte de l’engagement associatif comme action citoyenne et un risque d’instrumentalisation de la part des pouvoirs publics.

Mais il arrive aussi que des programmes d’action soient de véritables opportunités susceptibles de renforcer le projet de l’association. Tout est conditionné par la place que l’association accorde à son projet associatif : son rôle politique en dépend, sa créativité aussi.

Pour que la Société civile soit plus consciente de ce qu’elle représente et du rôle qu’elle pourrait jouer dans la société, notamment en matière de solidarité, les acteurs associatifs souhaitent le développement en leur sein de la mutualisation des moyens, la mise en place de nouvelles alliances sur le territoire, afin non seulement de renforcer le lien avec l’ensemble des parties prenantes du monde associatif, mais également pour permettre l’expression d’une parole commune et audible. Créer des passerelles entre associations est la condition pour agir dans les territoires et peser sur les politiques publiques.

 

Des actions citoyennes

Afin de développer les alliances souhaitées, les participants à l’atelier « Associations et société civile », organisé lors de l’Université d’automne de la Fonda des 22 et 23 novembre 2011, ont proposé diverses pistes d’actions visant à renforcer le lien avec l’ensemble des parties prenantes du monde associatif.

La première consiste à mettre en place un réseau « d’universités populaires  » dans une perspective d’éducation populaire. Il s’agit de permettre à tous, surtout aux plus éloignés des responsabilités, d’être de vrais citoyens. Il convient dans cet esprit de renforcer la dimension politique, civique et citoyenne de l’action des associations. Pour réduire les inégalités, lutter contre l’exclusion et changer les pratiques des acteurs associatifs, les pistes suivantes prônent la création d’alliances nouvelles.

Il s’agit tout d’abord de créer une fonction de « relieur » inter-associatif pour rendre visible les activités des associations sur une thématique ou un territoire donné. Le relieur inter-associatif pourrait mettre à disposition des acteurs associatifs et du grand public, une base de données renseignant sur la géolocalisation et l’activité des associations sur une thématique ou un territoire donné.

Il importe ensuite de monter des maisons de partenariats qui pourraient être envisagées sur le modèle du Comité de bassin d’emploi de Lille ou d’Alsace active, dont l’objet est d’établir un diagnostic territorial. Ces structures permettraient de renforcer les liens sur un territoire donné et de favoriser les échanges entre les différentes parties prenantes du monde associatif. Plus largement, il convient de prendre appui sur les forces de la Société civile extérieures aux associations : entreprises, syndicats, recherche et tous les acteurs actifs sur le territoire en construisant des partenariats équilibrés.

Il apparaît enfin nécessaire d’organiser des collectifs éphémères d’acteurs au plan national et européen dont la mise en place sur une thématique donnée permettrait de travailler, non pas sur l’idée de représentativité, mais dans le but de créer des dynamiques inter-associatives sur des thématiques partagées, à l’exemple de l’Alliance européenne sur le bénévolat/volontariat. Les alliances ainsi réalisées entre des acteurs qui ont peu l’habitude de coopérer seraient moins institutionnelles, auraient le mérite de se centrer sur l’action commune menée à partir d’objectifs identifiés.

 

Un Pacte civique 

Nous sommes en présence non seulement d’une crise de confiance, mais d’une crise de foi dans l’automaticité du progrès. Nous assistons à une fin de cycle de la modernité, modernité que Max Weber avait caractérisée comme le passage d’une société cherchant dans la religion la solution à ses maux, à une société la trouvant dans l’effort productif et le progrès économique. 

 Pour y parer, il faut protéger les plus faibles par un bouclier social et rétablir la confiance en s’appuyant sur ce qui constitue la colonne vertébrale de nos sociétés : l’option pour la démocratie et le respect de la personne humaine. 
A cet égard, beaucoup de femmes et d’hommes, à l’occasion de ces différentes crises, découvrent au fond d’eux-mêmes, chez leurs proches ou dans leur communauté d’appartenance, des ressources qu’ils ne soupçonnaient pas et qu’ils ont du mal à exprimer clairement. Qu’il s’agisse de simple « courage »,     « d’instinct vital » ou de « quêtes d’identité », des énergies personnelles latentes se font jour, qui prennent des formes très différentes : conscience morale, humanisme, profondeur, intériorité, transcendance, espérance…
Cette « force éthique » (qui se déprend de la fascination pour la compétition ou pour la communication) stimule les réactions face aux pires situations d’humiliation et redonne confiance aux personnes en leur rendant le sentiment de leur propre dignité, comme de l’égale dignité de tous les hommes. Elle constitue le principal ressort qui permettra de donner un nouvel élan à la démocratie et à la citoyenneté, et de sortir de la crise.

Un « droit de cité » doit lui être reconnu dans notre espace laïc et pluraliste !

Par ailleurs, on assiste à une prolifération d’initiatives, à l’émergence de nouvelles formes de militances, à une accélération des changements de comportement et à une montée d’aspirations nouvelles, notamment dans les jeunes générations particulièrement sensibles aux injustices et contradictions découlant de nos modes de vie et de gouvernance.
• face à la crise écologique, le rapport à l’environnement, au gaspillage, au traitement des déchets, aux produits « bio » évolue ; face à la crise de l’énergie, des énergies renouvelables sont promues et des économies d’énergie recherchées ; sur le plan politique, un Pacte Ecologique a conduit au Grenelle de l’environnement ;
• les personnes sont encouragées « à travailler sur elles-mêmes », à sortir de leur individualisme et de leur « quant à soi » pour fraterniser et pour innover ;
• face au chômage, de nombreuses associations de solidarité se sont créées et les principes de fonctionnement de l’économie solidaire retrouvent une nouvelle vigueur ;
• des entreprises prennent conscience de la nécessité d’élever le niveau de leur responsabilité sociale et écologique tandis que l’économie sociale et solidaire ressent la nécessité de prendre un nouvel élan;
• des maires, avec l’appui de leurs concitoyens, développent de nouvelles formes de vivre ensemble et pratiquent une fraternité de proximité qui vise notamment à réduire les fractures sociales, territoriales et intergénérationnelles.

Quant aux artistes, non seulement ils expriment les tensions de nos sociétés, mais ils jouent aussi le rôle de médiateur de leurs changements ; leur contribution ne peut être négligée en tant que facteur d’éveil, de sensibilité et de porteur d’utopie. 
Beaucoup se ressourcent dans des courants de sagesse ou de spiritualité qui aident les personnes et les groupes à assumer cette « vulnérabilité » aggravée par la crise et à trouver un nouveau souffle. La rationalité contemporaine ne peut pas ignorer la manière dont ces sagesses ou ces spiritualités peuvent:
• aider les personnes à se constituer et à agir,
• inciter la démocratie à « se remettre en question », à dépasser son fonctionnement procédural et administratif et à s’ouvrir à des relations davantage solidaires, responsables et créatives.

Quant aux religions, lorsqu’elles évitent les dérives sectaires et identitaires, elles peuvent constituer une force de dépassement, de modération, et de solidarité.
Cela suppose qu’elles jouent le jeu de nos démocraties pluralistes et qu’elles acceptent sans réticence le principe fondamental de la laïcité, clef de voûte d’un pluralisme où tous les courants de pensée peuvent s'exprimer et où personne n’a définitivement le dernier mot.
Les systèmes politiques ont de grandes difficultés à faire face à cette mutation vers un développement humain qui prenne en compte tout l’homme et tout homme, faute :
• d’une démocratie représentative capable de proposer des choix exigeants et motivants et de mobiliser les citoyens pour les mettre en œuvre,
• d’un débat démocratique porteur de compromis constructifs appuyés sur la recherche d’intérêts réciproques dans la durée,
• d’une démocratie de proximité liée à la participation du plus grand nombre et à la coopération entre élus, administrations et associations. 

La situation actuelle appelle des réponses transversales et transdisciplinaires ; le politique doit reprendre la main qu’il a trop abandonnée à l’économie de marché. Il faut ouvrir largement le débat sur l’essentiel, sur la civilisation à bâtir en Europe, à l’ère de la mondialisation et du monde fini.

 La recherche du bonheur par l’accumulation de l’avoir a constitué l’orientation fondamentale de la modernité ; cette approche, contraire à la plupart des traditions de sagesse, dont aucune ne place le bonheur et la joie de vivre dans la possession, a démontré ses limites. Il faut la repenser en équilibrant mieux l’être et l’avoir, le mode de vie et le niveau de vie, le bien être et le mieux être, avec comme mot d’ordre : « Autrement, le bonheur ».

Une telle approche, loin d’oublier les tragédies du monde ou la réalité de la mort, propose au contraire de donner à tout être humain le droit de vivre pleinement son humanité au lieu de borner son horizon à assurer au mieux sa survie biologique. Elle s’assure de la réalisation concrète de la démocratie et de son principe essentiel :
« Le respect de l’égale dignité de chaque homme, mesuré à l’aune du sort réservé aux plus faibles ».

 Retrouver le sens des limites et du possible, articuler liberté individuelle et responsabilité collective, réintroduire du lien entre générations, entre couches sociales et entre institutions et citoyens, focaliser l’attention sur tous ceux qui sont victimes des crises, repenser les rapports entre cultures, lier transformation personnelle et transformation sociale, voici des objectifs à approfondir au regard des quatre impératifs suivants:

• impératif de créativité, dont le champ devra s’élargir et porter davantage sur l’écologie, la coopération, les relations interpersonnelles et spirituelles, en un mot à tout ce qui donne sens;

• impératif de sobriété, de distinction entre l’essentiel et le superflu, qui va s’imposer sous de multiples formes, avec le risque de dégénérer en austérité imposée aux plus fragiles, s’il n’est pas appliqué en proportion des possibilités de chacun ;

• impératif de justice qui devra conduire à inventer de nouvelles formes de redistribution pour que le principe d’égale dignité soit effectivement mis en pratique dans un contexte où on ne peut plus compter sur une augmentation rapide des richesses ;

• impératif de fraternité pour relier liberté et égalité, pour inspirer nos changements personnels et collectifs, pour faciliter le dialogue démocratique et pour renforcer nos solidarités et coopérations.

 Seule une amélioration de la qualité de fonctionnement de notre démocratie permettra de faire face à ces risques, qu’il s’agisse de l’engagement responsable des citoyens, du fonctionnement de nos institutions, des comportements du personnel politique ou des pratiques des médias.

Jean-Baptiste de Foucauld résume à merveille les enjeux de la Société civile par ses propos sur le Pacte civique :

« Le Pacte civique, c’est un appel à des personnes et à des organisations qui sont prêtes simultanément à se transformer et à transformer leurs organisations pour transformer la société. Nous avons à inventer ensemble un futur désirable pour tous.
Il est temps de réagir aux crises, aux dérives et aux fractures dont souffrent notre société et notre démocratie, et c’est possible comme nous le montrent de multiples initiatives en cours. C’est pourquoi plusieurs organisations de la société civile et des militants associatifs, après avoir adopté une plateforme commune, ont proposé un Pacte civique pour renouveler le vivre-ensemble et rénover la qualité démocratique. »

 

Pour avancer, il faut avancer « ensemble » ;
tel est le mot d’ordre adressé aux associations et à l’ensemble de la société civile
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